Mathieu Laflamme

Curriculum vitæ

Expérience

Correcteur-réviseur

2014 — aujourd’hui | Travail autonome

Pour Planches, revue de bande dessinée d’auteurs québécois :

Développeur web

2012 — aujourd’hui | Travail autonome

Pour Voyages Granby/Carlson Wagonlit Voyages :


Pour Andrea Oberhuber, professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal :


J'ai aussi conçu :

Cofondateur du CRAS

2012 — 2017 | Bénévolat

Le Colloque de recherche en arts séquentiels — désigné plus familièrement par son acronyme, le CRAS — était un colloque sur la bande dessinée présenté annuellement de 2013 à 2017 dans le cadre de la programmation Mai, Mois de la BD du Festival BD de Montréal.

Au sein du CRAS, mes responsabilités incluaient :

Designer graphique

2006 — aujourd’hui | Travail autonome
  • Deux bannières pour Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux (2016);
  • des retouches sur les affiches de la troisième et de la cinquième édition du CRAS (2015 — aujourd’hui);
  • le logo de Miss & Mo (2015);
  • le programme de chaque édition du CRAS depuis sa fondation (2013 — aujourd’hui);
  • le lettrage sur l’affiche de la deuxième édition du CRAS (illustrée par Julien-Paré Sorel; 2014);
  • le logo du CRAS (2013);
  • l’affiche de la 2e édition de la Mise en lecture interuniversitaire de textes théatraux (2013);
  • le logo et la bannière de MuseMedusa (2012);
  • l’affiche et le programme du XVIIe Colloque interuniversitaire des étudiants en littérature (CIEL; 2011);
  • le logo du 50e anniversaire du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (2011);
  • un t-shirt par année sur une période de quatre ans pour l’Association des Étudiants en Littératures de Langue Française de l’Université de Montréal (AÉLLFUM; 2009 — 2012);
  • l’affiche et le programme du colloque Mutations des avant-gardes : Entre art, politique et connaissance présenté dans le cadre de la 24e édition des Entretiens Jacques Cartier (2011);
  • l’affiche de la pièce La Machine infernale montée par La Troupe nom provisoire (2010);
  • plusieurs affiches pour divers événements organisés par l’Association des Étudiants en Littératures de Langue Française de l’Université de Montréal (AÉLLFUM; 2008 — 2009);
  • la mise en pages de 13 numéros du Pied, journal du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (224 pages; 2008 — 2010);
  • et, de manière générale, du matériel promotionnel (t-shirts, affiches, programmes, etc.) pour divers événements culturels et sociaux (2006 — aujourd’hui).

Formations

Études et pratiques des arts

Université du Québec à Montréal

30 crédits au doctorat (2013 — mars 2017; moyenne cumulative : 4,15/4,3) :

Littératures de langue française

Université de Montréal

Maîtrise (2011 — 2013; moyenne cumulative : 4,18/4,3) :

  • Bourse de maîtrise du Programme de bourses d’études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH; 2012)
  • « Les bourses de maîtrise attribuées dans le cadre du Programme de bourses d'études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier visent à élargir les aptitudes en recherche et à aider à former un personnel très qualifié en finançant des étudiants en sciences humaines qui ont démontré avoir très bien réussi leurs études de premier cycle et très bien commencé leurs études de deuxième cycle. [Source] »


Baccalauréat (2008 — 2011; moyenne cumulative : 4/4,3) :

  • designer graphique au Pied, journal du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (224 pages réparties sur 13 numéros; 2008 — 2010);
  • délégué à l’information de l’Association des étudiants en littératures de langue française de l’Université de Montréal (septembre 2008 — décembre 2008).
  • Je rédigeais, mettais en page et publiais, sur papier et sur Internet, les messages de l’association à ses membres et dirigeais les représentants de niveaux responsables de transmettre ces messages dans les classes.

  • Bourse d’accueil de 1er cycle de l’Université de Montréal (2008)
  • « Les bourses d'accueil sont offertes aux collégiens qui déposent une demande d'admission pour la première fois dans un programme de baccalauréat ou de majeur à l’UdeM et qui ont un excellent dossier scolaire. »

Réécriture et défamiliarisation dans Mercier et Camier de Samuel Beckett, suivi de Deux hommes-parures

En 2013, j’ai déposé un mémoire en recherche-création codirigé par Michel Pierssens et Catherine Mavrikakis intitulé Réécriture et défamiliarisation dans Mercier et Camier de Samuel Beckett, suivi de Deux hommes-parures. Dans ce mémoire, j’abordais la question des rapports entre les procédés de la « réécriture » (l’intertextualité, l’intratextualité et l’autotextualité, ainsi que les figures de la répétition et de la correction) et l’« effet de défamiliarisation » (le Verfremdungseffekt de Bertolt Brecht et l’ostranenie de Viktor Schklovsky) au moyen d’un essai sur le roman Mercier et Camier de Samuel Beckett et d’une création littéraire de mon cru : un livre-objet constitué de trente et une feuilles non paginées et non reliées, sur lesquelles j’avais réécrit autant de fois l’incipit du roman Bouvard et Pécuchet, de Gustave Flaubert, en recourant à une mise en page qui empêchait la lecture linéaire et encourageait la relecture. Par cet essai et par cette création, je souhaitais montrer que des procédés de réécriture et de mise en page pouvaient défamiliariser la narration et ainsi dénoncer comme telle l’illusion que les mots renvoient, hors d’eux-mêmes, à une réalité (la diégèse) qui existerait indépendamment d’eux.

Arts et lettres

Cégep de Granby—Haute-Yamaska

D.E.C. (profil lettres; 2006 — 2008) :

Publications, communications et lectures

« They don’t think like us! » : la xénofiction animalière en bande dessinée

Communication présentée au CRAS : Le non humain en bande dessinée qui a eu lieu à la Sala Rossa le 24 mai 2015.

Mathieu Laflamme au colloque Le non humain en bande dessinée

Apothéose d’une aveugle, d’après un dieu sourd : premier service

Texte publié dans …Lapsus, revue littéraire (Médium-Saignant), printemps 2015.

Apothéose d’une aveugle, d’après un dieu sourd : premier service

Au centre, on observe une surface plane délimitée par une ou plusieurs lignes courbes ou droites et supportée par on ne sait quoi, ou qui : je dirai « une table », autour de laquelle sont donc « attablés » presque autant de convives qu’il y a de chaises — celle que l’on t’avait réservée demeurant vacante. On la voit mieux que les autres, mais je ne la décrirai pas davantage : toutes ont des pieds, un siège et un dossier, sauf exception. Elles sont assorties les unes aux autres ou chacune à celui ou celle qui y sied — auquel cas elles constituent, considérées les unes par rapport aux autres, un ensemble ni plus ni moins disparate que celui constitué par les convives. Ces derniers sont vêtus du même noir que celui dont on a nappé la table et dont le fini mat contraste, mais à peine, avec celui, lustré, de l’ébène des chaises ou des parois de la fosse. Trente visages intégralement épilés, fardés de blanc et pareils à des lunes, desquels se détachent seulement les pupilles dilatées, ainsi que la chair trop rouge des lèvres, se reflètent dans des assiettes et sur des lames, toutes d’argent.

Te souviens-tu de la lune? Tu disais : « La nuit se figent l’encre dans mon encrier, le café dans ma tasse et le sang dans mes veines : tout meurt sous l’œil aveugle, cet œil de verre pleurant les sables de rêves déserts et sur lequel se soulève et tombe, se relève et retombe une paupière désuète ». J’aimais t’entendre m’en parler…

Un serviteur que je sais en costume d’apparat, mais que je ne vois pas plus que tu ne le vois, tire la chaise d’un des convives, qui se lève et déclare : « Je n’ai qu’une langue, et ce n’est pas la mienne ». Son sang gicle sur l’assiette devant lui, y dessine et désigne ainsi une constellation à laquelle on donnera son nom et qui, en l’occurrence, sera constituée de huit étoiles, dont le serviteur prend soin de noter les positions exactes : la première, au centre de l’assiette; la deuxième, à mi-chemin entre la première et le bord de l’assiette, à droite; la troisième, à mi-chemin entre la deuxième et le bord de l’assiette, en haut; et ainsi de suite, tandis que le convive nous présente, d’une main, sa lame et, de l’autre, sa langue qui s’affole, se recroqueville et fouette l’air, ou s’agrippe à sa peau; on dirait un ver, ou un serpent; autre chose, en tout cas, qu’une langue. Il la dépose (tant bien que mal) dans son assiette, se rassoit et nous regarde, imité — paroles et gestes — par les vingt-neuf autres convives, de chacun desquels un serviteur note aussi assidument la constellation.

L’un après l’autre, les convives lèvent vers nous leurs grands yeux inexpressifs, tandis que rougissent leurs mentons, leurs cous et, quoique imperceptiblement pour nous, les cols de leurs chemises… Ils attendent. Nous aussi. Peut-être entends-tu le bruit mouillé de quelques langues qui s’agitent encore et celui, sec, d’autant d’assiettes qui, ainsi ballottées, cognent sur la table. Bientôt, tu n’entends plus rien et les serviteurs emportent les assiettes.

Une porte s’ouvre, puis se referme.

Les convives continuent de nous regarder.

Une autre porte s’ouvre, de laquelle se déverse une faune que je sais piaillante, sifflante, hennissante et que, sans doute, tu entends mieux que je me la rappelle; qui darde, mord, encorne et, ultimement, dévore ceux et celles que j’ai appelés « les convives » et que j’appellerai désormais « les offrandes ». Ceux que j’appellerai désormais « les convives », quant à eux, se lavent, s’étirent ou s’ébrouent. Trébuchent. S’écroulent. Éventuellement, ils s’endorment. Ce sont de moindres dieux, mais ils sont légion, en vertu de quoi ils ont droit à nos restes. Laissons-les dormir, délaissons la fosse et, ici-haut, attablons-nous, à notre tour, car revoici serviteurs, assiettes et langues — le premier de mille et un services dont nous t’honorons cette nuit.

[Chat]nular et ambivalence de la référentialité dans Why Cats Paint: A Theory of Feline Aesthetics

Communication présentée au Off-Ciel 6 : Skis et semi-automatiques qui a eu lieu à la coop les Katacombes le 24 mars 2015.

Mathieu Laflamme au Off-Ciel 6 : Skis et semi-automatiques

Talking Sense(s): A Review of Montreal’s first CRAS Comic Forum

Texte rédigé en collaboration avec Marilyn Lauzon, publié sur le site internet du Comics Forum le 22 juillet 2013.

Mourir?

Micronouvelle présentée à la cérémonie officielle du premier concours de micronouvelles du Pied qui a eu lieu le 13 mars 2013 à la librairie Raffin; publiée sur Le Pied le 15 mars 2013 :

  • Coup de cœur de Marie-Pascale Huglo (2013)
  • Prix décerné par Marie-Pascale Huglo, via Le Pied, à l’auteur de sa micronouvelle préférée.

Mourir?

« Mourir? Voilà bien la dernière chose que je ferai! », croyais-je, à tort.

33°

Lecture présentée à la soirée de poésie Fureur lavande : faire fleurir le feu qui a eu lieu à l’Atrium du Cégep de Granby—Haute-Yamaska le 29 septembre 2012 :

  • Bourse d'écriture Aline Poulin (2012)
  • « Bourse d'écriture d'une valeur de 500$ […] remis[e] [par le Groupe Fureur Lavande du Cégep de Granby—Haute-Yamaska] à un écrivain qui présent[e] une œuvre originale où paraît la promesse d'une démarche artistique singulière. [Source 1] [Source 2] »

33°

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

— Flaubert, Gustave. Bouvard et Pécuchet, Paris, L. Conard, 1910, p. 1.

Un masque sans visage figure le désert aérien; un autre, le désert arénacé. Ces phases d’un même système s’étendent indéfiniment, voire infiniment, mutuellement exclusives et exemptes de tout corps étrangers. Leur interface, qu’on appelle l’horizon, est égale et statique. C’est un écran, ou un tympan.

Un tiers s’immisce dans notre tête-à-tête. Je l’entrevois qui dort, enseveli jusqu’au torse : il crève l’écran, perce le tympan, c’est la foudre qui déchire l’hymen.

Je dis que je l’entrevois, mais aucune lumière ne pénètre mes yeux. J’ignore s’ils sont ouverts, ou fermés; je n’en ai peut-être pas.

Ce tiers, dis-je, enseveli jusqu’au torse, dort et rêve qu’il est moi. Peut-être qu’on m’a bandé les yeux, rêve-t-il. Je n’entends ni ma respiration ni ma pulsation, rêve-t-il encore.

J’écoute ma respiration et ma pulsation. Je me concentre. J’inspire, j’expire — je dis que j’inspire et que j’expire : cependant, non, je ne respire pas. Je veux compter les battements de mon cœur, mais un abysse se creuse entre zéro et… Je n’ose pas le sonder plus profondément; je me suis déjà noyé dans l’attente.

Dérivons.

Le tiers, que je continuerai d’appeler ainsi pour plus de commodité, rêve qu’il est moi et que je le compare à un arbre, à un arbre dénudé, alors qu’il n’y a même pas d’arbre, qu’il n’y en a aucun, dénudé ou vêtu, auquel je puisse le comparer.

Qu’est-ce qu’un arbre?

Désormais, il y a toute une forêt de rêveurs à demi ensevelis et nus, dont l’un se met à crier. Il n’arrête plus. Il crie, pendant que plusieurs autres grattent le sol, pour s’extraire, ou s’enfouir; pendant que d’autres.

Des mains, des doigts, des ongles dans le sable.

Il crie, il crie encore, je.

Les corps s’élancent dans l’air, entiers, par morceaux, tandis qu’il déverse une volée noire et croassante de sa gueule grand ouverte.

Il crie : « […] » (cela ne veut rien dire).

Les ongles déchirent la peau. Les doigts séparent la chair. Les mains rompent les os. Partout, l’agonie chorégraphiée des rêveurs qui se démembrent — eux-même, les uns les autres — et se répandent en effusions de sable.

Les phases du système se mélangent.

Noir.

La forêt en suspension dans l’air se sédimente (c’est un linceul). Longtemps, rien d’autre ne se passe. Ensuite, plus rien.

L’horizon repose.

Le tiers rêve qu’il est moi et que je constate sa disparition. Il rêve que je suis seul.

J’ignore si je suis seul. Est-ce que quelqu’un m’entend? Je me mets à crier et je n’arrête plus. Longtemps, je crie. Je pense que je crie.

Comment savoir?

Je me réveille et j’ignore encore si j’ai crié. Le sang me bat les tempes. Je respire difficilement, à cause du sable dans mon nez. Je souffle, je tousse un peu, je crache un peu (encore du sable).

Je dis le sang, mais c’est du sable.

Le sable a aussi scellé ma paupière sur mon œil gauche; le droit, larmoyant, sèche au vent et au soleil (c’est peut-être la lune). J’essaie de chasser une guêpe qui s’y abreuve, sans succès (elle échoue à s’abreuver et j’échoue à la chasser).

J’ai le dos brulant, l’échine tordue, le cou cassé. Peu importe, je me redresse. Noir; et comme un silence ou un bruit. Je chancelle, une main contre le sol. De l’autre, je secoue un peu ma chemise — ce qu’il en reste. Devant, l’horizon apparaît, en fondu. Vide.

Je frissonne.

Derrière, on m’interpelle.

— Hey!

Je me retourne du côté droit, il n’y a rien à voir; du côté gauche, je ne vois rien. On m’interpelle encore.

— Venez! dis-je.

— Je ne peux pas.

— On vous a ensevelli jusqu’au torse, vous aussi?

— Qui ça, on?

Qui, en effet? Je lui demande si j’ai crié.

— Plaît-il?

— Est-ce que j’ai crié?

Il l’ignore. Peut-être qu’il dormait, lui-aussi. Je lui demande s’il dormait.

— Quand ça?

— Quand j’ai crié…

Il l’ignore. J’essaie encore de me retourner. J’essaie encore de chasser la guêpe (c’est peut-être un bourdon). J’essuie une larme sur ma joue (une larme, c’est-à-dire du sable). Il n’y a toujours rien à voir du côté droit et je ne vois toujours rien du côté gauche.

Je rêve encore. Qu’est-ce qu’une forêt?

Je regarde mon ombre, je ne la vois pas, c’est peut-être midi, ou minuit (je n’ai peut-être pas d’ombre). Je respire toujours difficilement. Je me mouche. Peut-être que si je retirais ma chemise. Non. Qu’est-ce que ça changerait? Je resserre plutôt les lambeaux autour de ma poitrine (ça ne change rien non plus).

— Comment allez-vous?

— Et vous?

Un temps. Décidément, mon interlocuteur n’est pas commode.

— Dites-moi, est-ce que vous êtes beau?

Un temps.

— Non.

— C’est comme moi, je présume.

Un temps (je lui présente mon profil).

— Vous n’êtes pas mon genre.

Je lui dis que j’admire sa franchise. Il me dit qu’il s’en fout. Je n’insiste pas. J’écrase l’abeille contre ma joue (encore du sable).

— Pourquoi m’avez-vous hélé?

Il ne répond pas. J’attends.

— Héler? Appeler quelqu’un de loin?

Je mets mes mains en cornet autour de ma bouche.

— Hey!

À ma gauche, une forme mouvante et floue me répond. C’est un corbeau (ou plusieurs). Regarder à ma droite, ne plus regarder à ma gauche.

J’attends. J’inspire. Quelque chose d’âcre et de salin inonde l’air. Je le recrache.

Non. Je me noie.

Non. Je tâte le sable : si les grains sont sphériques et luisants, ils ont été soufflés par le vent; s’ils sont ovoïdes et mâts, ils ont été charriés par l’eau.

Comment suis-je arrivé ici?

Chaque grain est l’indice de quelque chose qui a été : un coquillage, une cité, une montagne que le temps a broyés; qu’il a mélangés.

Ces choses en conservent d’autres qu’on a perdues ou oubliées (vous et moi, par exemple). Nous sommes du sable dans le sable…

— Vous êtes toujours là?

Il ne m’entend pas, ou il m’ignore, ou il n’est plus là. Peut-être ai-je halluciné notre conversation.

Un croassement me fait tourner la tête à gauche. Ne plus regarder à gauche. J’ai la bouche sèche; je crache néanmoins, autant que je le peux, pour bien marquer mon mépris. Je tasse le sable baveux avec ma paume et façonne une montagne de mépris.

Sur un versant, je copie la ligne d’encre du canal, la barque pleine de rêveurs et, sur la berge, les quatre vases canopes, remplis de sable. Je copie aussi les chantiers et les ruines qui éblouissent sous la réverbération du soleil (ce sont des mausolées).

Sur un banc, je nous assoie, vous et moi. Vous ressemblez à quelqu’un d’autre, me dites-vous. Nous sommes ici parce qu’il est mort, vous dis-je.

Je raconte : « plus très bien, même toujours, enfin, cependant, ensuite tout à coup complètement au loin encore fort de temps à autre, là pourtant peut-être souvent tard, trop tout de suite aussi, mieux alors autrefois, bas ensemble de même, loin, mal parfois, quelquefois sans doute, une fois absolument, à peine ainsi après, d’ailleurs, donc, bien sûr exprès, franchement, d’autres fois, heureusement, de moins en moins, de suite, intarissablement, de toutes ses forces, juste, dès lors, là-bas, dès l’aube, lentement, lestement, du bout des lèvres, du reste d’une haleine, mutuellement, négligemment, en caractère d’imprimerie, nouvellement néanmoins, en conséquence : non. En dehors, oui. En face, paisiblement en général, pêle-mêle en plus, précisément, près, presque promptement, encore une fois, régulièrement, seulement en manches de chemise. »

Un second croassement fait écho au premier, ailleurs. Je balaie la nécropole. Que font des corbeaux au milieu de nulle part? Je ferme l’œil droit (le gauche est déjà fermé).

Tout croasse.

Je plaque mes mains contre ma tête — tout croasse encore. J’inspire, j’expire. Non, je retiens ma respiration. Je bouche mes oreilles avec du sable. Les corbeaux ne peuvent plus entrer. Je n’y pense plus.

Peut-être qu’ils déchiquettent mon corps — ce n’est plus le mien. Ce n’est plus moi. Je ne suis plus là.

Il y a une ligne.

L’horizon…

— Je ne suis plus là.

— Je l’avais constaté.

Métempsycose

Lecture présentée à la Soirée Littérature de l’événement PINAKOTHEKE ou l’art de (ne pas) parler température qui a eu lieu à la Galerie A.B., suite 313 de l’édifice Belgo le 12 mai 2012.

Mathieu Laflamme à l’événement PINAKOTHEKE ou l’art de (ne pas) parler température

Métempsycose

— Oui?

Tu ris; ton mou rire tombe, expiration jaunâtre, de ta boîte nerveuse. Exprime-toi, d’une main sous ton ventre engrossé de rire, des deux mains : pousse, repousse et si, poussant, tu emportes tes côtes et soulève ton cœur, ris, ris encore, jusqu’à ce que tu ne sois plus que rire épandu. Alors, mon rire à moi coulera jusqu’au sac de ta peau, trouvera ses lèvres et, rampant, l’emplira. Ensemble ils sortiront, puis reprendront la scène : d’abord apparaîtra leur tête, cadrée par le rectangle de la fenêtre et quadrillée par son grillage. Quelques regards s’envoleront et, sans se heurter au verre, se poseront sur cette tête, y colleront leurs pattes de mouche, jusqu’à ce que, sortant à gauche, elle les accule au cadre, auquel moment ils redécolleront et se reposeront sur la mienne de leur aller-retour.

La poignée tournera ensuite et la porte — à peine. Par cette fente ridicule passeront, recadrée, leur tête grimaçante, puis le reste leur corps : ta peau, marionnette animée des soubresauts de mon rire. Tu verras. Je serai dévêtu par les regards soudain bruissant et le mien avec eux pressera le monstre contre le panneau de la porte. Il courbera son échine au-dessus de la poignée, du mécanisme de laquelle sa discrétion arrachera un clic indigné. La nuée dispersée me rhabillera, inquiète et grouillante.

— Monsieur?

— Oui?

Oui? Oui? J’ouïs, « Monsieur », vous dites, et moi, « oui », je, vous, me… Allo? Entendons-nous : vous, « Monsieur », moi « oui », ensuite? D’ailleurs, « Monsieur », oui et non, mais vous, « Monsieur », moi, « oui », quoi? « Vous êtes en retard »? « Vous nous dérangez »? « Regagnez votre place »? Oui, oui, oui… Coi. Si, moi, Monsieur, j’avais dit « Monsieur? » Si, moi, j’étais entrée et j’avais dit, « Monsieur »? Si j’avais dit, par exemple, « Monsieur, votre cravate »? Si je l’avais brandie, votre cravate, soudain absente à votre col — bel accessoire, d’ailleurs, rose, en laine de mérinos, monté en cinq plis et fini d’un pan droit, ou oblique : elle aurait plu à Freud — si je l’avais brandie, si je nous en avais pendus tous les deux?

J’aurais dit « Monsieur? » et vous, et moi, pendus.

« L’ensecrètement : c’est ainsi qu’on désigne la dernière étape, celle à laquelle la marionnette est attachée au contrôle ». Nous sommes ensecrétés l’un à l’autre, Monsieur.

Alors pourquoi « Monsieur? » plutôt que?

Pourquoi « Monsieur », quand, à la pause, je ne sais plus, « dous vis, maintiens de pucele, gens cors avenans »? « Monsieur », quand j’étais vierge au-dessus des vierges, et au-dessus des femmes mariées, et au-dessus de quiconque? J’étais reine, pure et immaculée; ta marionnette — et toi, la mienne…

Tu me souris, et moi en retour. Ton visage bleuit. Tu es beau, secoué de spasmes. Tu veux me dire quelque chose? Cherche le sol, tandis que ton sexe, le ciel, et que les spectateurs se réjouissent!

Quoi, Monsieur? Ignorez-vous que mon blanc plumage trempe à l’encre acérée d’un poulpe? Que par mes membres enlacé je vous puis rompre et couler? Je tisse, j’entoile, j’endors et je dévore. Vous, « Monsieur? »; moi, « oui? » et « chimère. »

Je m’assois.

Le monologue intérieur est une fantastique convention : ce sont et ne sont pas mes pensées, écrites et non écrites, pour moi seule et pour quiconque. Celui, errant, qui me suivrait sur ce chemin sénestre, dans cette obscure forêt, en sortirait tout étonné : croirait-il, en effet, que j’entre à l’instant? Que vous, « Monsieur? », moi, « Oui? », et que je m’assois, souriante, riante?

Je n’ai aucun souci de réalisme et vous, Monsieur, n’êtes que bouture à mon mensonge.

Cotard et Capgras : journal d’hospitalisation

Texte publié dans Le Pied : journal du département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, vol. 9, no 1 (septembre 2010), p. 8-9.

Cotard et Capgras : journal d’hospitalisation

Bracelet fuchsia (Leonhart Fuchs, médecin et botaniste allemand, première moitié du XVIe siècle). Texte lilas sur fond blanc. 1152726. Laflamme. Mathieu. 1989-01-09. M. Un numéro de téléphone. LAFM 8901 0910. EXP 13-01. Tronqué à la verticale au milieu de la ligne : (un numéro illisible, quatre chiffres) EDOUARD MONTPETIT #12.

18 mars 2010 : je suis mort depuis 6656 jours.

Ils ont tout d’abord retiré une partie de mon cerveau par mes narines à l’aide d’un crochet de fer, le reste en injectant certaines drogues dans mon crâne, puis avec un couteau ils ont ouvert mon flanc, arraché mes viscères et raclé mon abdomen, qu’ils ont souillé avec leur urine et leur sperme; ensuite, ils ont rempli mon ventre de merde, de sang et de toutes les sécrétions, sauf les larmes (trop tristes pour pleurer, qu’ils ont dit), et l’ont recousu.

17 h environ, crispation inconfortable des muscles de ma cage thoracique; inspiration interrompue par l’inconfort (≠ asphyxie). Pour la énième fois, salade à la menthe et au saumon fumé (citron, cressons, brocolis, épinards, tomates séchées, tomates cerises, amandes émincées, vinaigrette au sésame et au gingembre), un verre d’eau.

Sur Internet, angine de poitrine, péricardite aiguë, infarctus du myocarde, embolie pulmonaire, pneumothorax, pneumomédiastin, traumatisme costal, musculaire, neurologique, attaque de panique, sueurs, étourdissements. Je cherche quoi faire avec mes symptômes comme on cherche une recette de cuisine. Je n’arrive pas à décider ce qui me mange.

Peut-être que c’est le saumon fumé…

Je dis à A. que j’ai une douleur à la poitrine. Il ferme la porte de sa chambre. F. et D. sont absents. Je téléphone à M.-H., elle me rejoint avec F. (un autre) sur le trottoir devant chez moi. Je donne vingt dollars à F. Le taxi lui en demande cinq, environ.

L’Hôpital Général Juif : j’aurais pu m’y rendre à pied.

Durant le trajet, inconfort à l’omoplate et le long du cou, côté gauche. Je le dis à M.-H. pour qu’elle puisse le répéter.

Une infirmière me renvoie au triage; là, une autre me demande un ticket. Je cherche le distributeur pendant que M.-H. assomme l’hommasse antipathique (ou peu s’en faut).

— Mon ami a un malaise cardiaque!

L’infirmière n’est pas impressionnée. Elle me fait asseoir, referme derrière moi la porte coulissante (je suis du côté du mal). Je lui tends mon ticket. Ma carte d’assurance-maladie.

Aucune allergie. Aucun médicament. Aucune hospitalisation depuis un an.

Décrire ses symptômes n’est pas tellement différent d’écrire un roman.

Le fil du tensiomètre. Celui de l’oxymètre. Celui du thermomètre. Je suis un pantin, Pinocchio dans la toile d’une grosse araignée velue.

Mon tronc est une fourmilière.

— Asseyez-vous là.

Un lit d’hôpital. J’attends.

Elle revient en riant, mais elle tient plus de l’araignée que de la hyène. Soulève mon t-shirt. Retrousse mes jeans. Dix rectangles adhésifs bleus Q-Trace® sur la poitrine, les bras, les jambes. Dix fils. J’attends.

Je me rhabille, je me rassois.

Je suis un code 4. Sur cinq. Je saurai tout à l’heure que je ne suis pas exactement un cas prioritaire…

Au guichet, une autre infirmière. Elle a un grain de beauté sous la lèvre inférieure, à droite. Elle s’intéresse beaucoup à moi. Je lui laisse mon numéro de téléphone. Elle me passe un bracelet fuchsia au poignet.

M.-H., F. et moi sommes assis dans la salle d’attente. Longtemps…

« En vous inspirant de Cytomégalovirus d’Hervé Guibert, mettez en scène un récit autobiographique qui pourrait aussi s’intituler Journal d’hospitalisation ».

On rigole. Et si je faisais semblant?

Quand je n’ai plus mal, je me penche en avant sur ma chaise. J’ai mal à nouveau et j’en suis soulagé.

M.-H. me raconte les malheurs de sa soirée. Je suis le troisième. J’aime beaucoup M.-H. et F. C’est réciproque, autrement ils ne m’auraient pas accompagné. On délire pendant trois heures. Un délire de lettrés. « I see dying people ».

M.-H. et F. me laissent.

Devant moi, à gauche, un ventre énorme sous un t-shirt trop court. Un homme, voire un homme et demi. En face, deux jeunes Françaises. Des étudiantes. Une des deux a une ecchymose au-dessus de l’œil gauche. Elles ne sont pas intelligentes.

Un peu partout dans la salle, une vieille Asiatique en fauteuil roulant : ses filles retroussent les babines, montrent les crocs, mordent l’air; elles répètent à tout le monde une histoire qui n’intéresse qu’elles.

On m’appelle. On me fait asseoir seul dans une nouvelle salle où j’attends encore. Il y a un rideau. Devant moi, justement, une saynète : la femme demande à l’homme s’il a lavé monsieur Untel. — Il a refusé. — Pourquoi? — Il voulait prendre l’air. — Et après? — Ce n’était pas la journée. — Comment, ce n’était pas la journée? Est-ce qu’il pleut?

Elle est indignée; lui, indifférent. Ils sortent côté jardin, sans saluer. Je n’applaudis pas, évidemment.

Je rencontre enfin le médecin. Qu’est-ce que ça peut lui foutre que j’étudie en littératures de langue française? Il faut être hypocrite pour être sympathique. Ça marche, en tout cas. Sans doute qu’il vérifie si je peux soutenir une conversation cohérente.

Je lui décris mes symptômes selon les règles — exhaustivité, pertinence : quand on ne sait pas de quoi on parle… Soit j’en ai trop dit, soit j’en ai dit trop peu. Il m’envoie en radiographie.

En fait, j’attends.

Comme si ça m’arrivait pour que je l’écrive, une secrétaire en forme une autre, à côté, et j’apprends ce que vaut un code 4. J’apprends aussi quoi répondre et qui appeler, rappeler, quand et pourquoi; comment classer les documents, les dossiers ouverts et les dossiers fermés. J’apprends comment me servir du logiciel. J’ai envie de leur demander où est la distributrice à café.

Ça m’occupe, un temps.

Je suis moins patient que secrétaire, donc j’écris, je note. Seulement, j’ai oublié mon carnet, je n’ai pas mon stylo. Donc j’attends.

Mon médecin discute avec un collègue du cas de la jeune Française à l’ecchymose : elle est tombée depuis une table qui a basculé, dans un bar. N’avait pas pris d’alcool, dit-elle. N’a pas perdu connaissance, n’a eu aucune nausée. Souffre depuis d’une céphalée persistante.

Je pense alors que je vais pouvoir l’écrire, mais peu à peu, je ne pense plus. Mon cerveau nécrosé. Mes veines irriguées par un mortel ennui. Les égouts d’une cité perdue. Ma poitrine s’effondre sur le désert, infiniment.

Les autres sont les statues d’eux-mêmes, disjointes. Les miroirs leur renvoient des reflets étrangers. Je ne reconnais plus la peau de la cire. L’hôpital est mon musée.

Sur la radiographie, je vois mon corps décharné. Je compte mes côtes. J’observe la déviation de ma colonne vertébrale. Le médecin aussi. Lui ne voit rien d’anormal pour l’instant.

Il me rappelle le lundi suivant. J’aurais un pneumothorax. Entre temps, me suis essoufflé sur la musique d’un très mauvais DJ; j’ai obtenu un contrat de révision pour un centre de soins orthopédiques. Ils soignent, je corrige.

J’arrive. Cette fois, ce sont eux qui attendent. Ils m’attendent. Des gens dont je ne connais pas le nom connaissent le mien. Je ne les ai jamais rencontrés. Voilà sans doute à quoi ressemble la célébrité. Une maladie sérieuse.

Nouvelle radiographie.

Je n’ai pas un pneumothorax.

La chaise

Texte publié dans Le Pied : journal du département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, vol. 8, no 2 (mars 2010), p. 3.

La chaise

Aujourd’hui une chaise a basculé.

J’étais levée, devant le réfrigérateur : je cherchais le beurre (il faudra en racheter) et ma chaise s’est renversée. ou elle a été renversée. Je ne sais pas. Je n’ai pas vu. Je cherchais le beurre dans le réfrigérateur.

Albert accuse les chats. Encore. Évidemment. Sauf que nous n’avons pas de chats. Pas un, donc encore moins plusieurs. Je ne sais pas où il pourrait cacher même un seul chat. Je ne sais plus combien il dit qu’il en a. Il dit toujours « mes chats », ou Bernard, ou Laurent. J’admets que je n’ai pas cherché à retenir tous les noms des chats d’Albert. Pour être franche, je ne crois pas du tout à son histoire de chats.

Encore une fois, c’est lui. C’est lui qui a renversé la chaise. C’est lui, mais il ne le sait pas. Dans sa tête, ce sont les chats. Il ne le fait pas par méchanceté. Il ne comprend pas ce qu’il fait. C’est pour ça qu’il accuse ses chats, Albert.

Je dois récupérer ses médicaments quand je sortirai pour acheter le beurre. Hier, monsieur le pharmacien a refusé de me les laisser. Quelqu’un doit s’être fait passer pour Albert ou pour moi. ou bien on aura dit au pharmacien de ne plus nous les donner. Peut-être est-ce le pharmacien lui-même qui nous en veut.

Ce serait le comble! C’est pour ça que j’écris. Parce qu’Albert a fait tomber la chaise et que le pharmacien refuse de nous laisser ses médicaments. Écrire, ça me détend et ça me dispense de parler à Albert.

Je n’aime pas parler à Albert.

Maintenant je pense à ces chats, à cette chaise, à Albert, au beurre et aux médicaments. Je pense au pharmacien. C’est devenu une expression, « les chats d’Albert ». Chaque fois qu’il a quelque chose à se reprocher, c’est la faute de ses chats.

Enfin. Ce n’est pas si grave, les chats d’Albert. Je commence à m’y habituer. Ça lui fait de la compagnie et je suis tranquille.

Édith s’occupe de moi. Elle me sert le petit-déjeuner. Elle me sert le déjeuner. Elle me sert le dîner. Chaque fois, elle me dit « c’est quelque chose de nouveau »; elle dit « c’est l’épicier qui m’a conseillé »; chaque fois, c’est du filet de sole, aux amandes et au beurre, avec du riz et un verre de lait. Je feins l’étonnement, pour faire plaisir à Édith. Je me convaincs moi-même, mais, à force, j’oublie pourquoi je suis étonné. Ça n’a plus rien à voir avec le filet de sole. Je ne sais même plus quel goût ça a, du filet de sole aux amandes et au beurre!

C’est comme la couleur des murs : je ne sais plus… j’ai oublié. À quoi ça sert, de toute façon, la couleur des murs ou le goût du filet de sole?

Édith, elle, c’est le beurre. Elle le sort du réfrigérateur, elle en met une tranche dans la poêle, elle le remet au réfrigérateur, puis elle s’excuse, elle dit « ça va être un peu sec ». Elle se dit « il faudra racheter du beurre ». Elle se l’écrit sur un bout de papier. À tout moment, elle se lève et vérifie l’état du beurre. Elle y pense sans arrêt. Elle passe tout son temps à ouvrir et à fermer la porte du réfrigérateur. Chaque fois, il y a un courant d’air froid. Une odeur de poisson. Peut-être que si elle achetait de la margarine… Enfin…

Tout à l’heure, Léonard a renversé la chaise d’Édith. Je l’ai vu. Il l’a renversée et le siège s’est décroché. Édith m’a regardé comme si j’avais fait quelque chose. Moi, je ne fais rien. Jamais. Ce sont les chats.

— Quels chats?

Je souris. Un peu triste. Il y a au moins vingt-cinq chats dans cet appartement. Tout ronronne : le réfrigérateur, le calorifère, la fenêtre, la table, le plancher.

Parfois, une chaise se casse. C’est normal.

« Déicides », « La pluie », « Château de Sable » et « Combustion écrite »

Textes publiés dans Michel Leblanc (dir.). 1+1=3 : nouvelles, Granby, Cégep de Granby—Haute-Yamaska, 2008, p. 41-49.

Déicides

La ville m’infiltre, m'emplit, m’incorpore à sa masse informe et confuse, indistincte et, par l’absence du moindre interstice, pareille au néant tel que se le concevaient les Grecs anciens — et qu’il convient aussi d’appeler chaos —, si ce n’est que, par les efforts de ma volonté, j’arrive à en faire émerger, comme d’une soupe primordiale, le croquis d’un visage anonyme, les sons inarticulés de conversations intercalées, une trombe d’eau soulevée par un véhicule insouciant et qui déjà s’en retourne à son état initial d’indistinction.

Les néons et les ampoules électriques distillent une vapeur douce et polychrome, un impalpable enlacement de volutes et arabesques dont l’éclat voile celui des petites bougies sidérales. Cet entrelacs lumineux, cette artificielle incandescence, vient iriser les vastes mosaïques des colonnes monolithes, de ce que l’expression anglaise appelle avec poésie « les écorcheurs de ciel »…

Le ciel, écorché, en effet, par les pointes lisses et quadrangulaires des stèles noires, a par ailleurs déjà déversé sur la ville les torrents de sa rébellion, mais les tours, inanimées, si hautes et insolentes, n’ont pas écopé autant que les établissements de taille plus modeste, victimes collatérales de cet affrontement diluvien que le crépuscule, comme pour y ajouter une esthétique cinématographique, a souligné de pourpre et de carmin, rapprochant l’engloutissement urbain de celui du soleil dans l’océan.

La pluie a cessé, mais cette accalmie n’est que l’interlude séparant l’averse de l’orage. Bientôt, j’entendrai le cliquetis des clés sur les flûtes et les hautbois, le tapotement discret des doigts sur les anches, le murmure intime des lèvres sur les embouchures. Les bois souffleront alors un prélude ininterrompu, un accord incessamment renouvelé. Puis, imperceptiblement, les cliquetis et les tapotements s’enfleront du crépitement des baguettes sur les peaux des tambours et les gouttelettes, tel un flot intarissable d’insurgés, entameront une marche révolutionnaire et feront retentir la batterie et les cuivres de l’orage.

Entre-temps, je poursuis ma route.


La pluie

Je ne puis exprimer le sentiment qui m’habite, car cette nuit mettra un terme à plusieurs mois d’agonie. J’écris couché sur ce que le docteur appelle mon lit de mort, et ma plus grande déception serait qu’il se soit trompé. Je voudrais ne plus être vivant lorsque céderont la porte et les fenêtres de ma chambre. La vue de ma peau blême et ruisselante frottant sur mes côtes chaque fois qu’une quinte de toux vient maculer mon mouchoir me suggère que mes espoirs sont fondés.

Je n’hésite pas à croire que mes craintes le sont aussi. Certes, je n’ai toujours pas affronté ces horreurs qui nous assiègent et qui retardent inlassablement leur assaut. Pourtant, je sais qu’elles occupent déjà les autres pièces. Je les entends. À l’instant même, leurs déplacements produisent un tumulte étourdissant. Je tressaille chaque fois que retentit l’impact d’un objet qu’elles font tomber, et elles en font tomber beaucoup.

Mon mouchoir, gorgé de plus de sang que doivent encore en contenir mes artères et mes veines, aurait dû me prédisposer à accueillir un docteur comme un secours envoyé par la Providence. Ce docteur-là m’apparut cependant comme le présage inéluctable de ma mort.

Quel effroi m’inspira l’irruption de cet épouvanté, tout tranquille que j’étais à contempler le Soleil s’abîmer dans l’horizon! Le colosse enfonça ma porte, s’affaissa, haleta quelques instants, referma la porte et s’appuya contre elle. Son visage était constellé de sueur. Un linceul blafard recouvrait ses yeux écarquillés. Ses lèvres bleutées frémissaient sur sa bouche entrouverte. À vrai dire, tout son corps était saisi par la fièvre. J’étais moi-même perclus de stupéfaction.

Le docteur me dévisageait depuis plusieurs minutes lorsqu’il remarqua enfin ma présence. Son visage revêtit une expression confuse et il balbutia quelques politesses et présentations.

Je ne rapporterai pas ce qu’il me raconta ensuite. D’une part, je n’ajoute pas foi à son récit, qui multiplie les oublis et les contradictions. D’autre part, je refuse d’évoquer les divinités païennes, les innommables Tlaloc et Nuberu, que mentionne vaguement la deuxième annexe de l’exemplaire latin du Livre de Sable. Je dirai donc seulement que le docteur bredouilla un fatras d’incohérences et d’abominations, puis s’interrompit brusquement.

Il tendit l’oreille et précipita son regard d’une fenêtre à l’autre. Je voulus m’enquérir de ce qui avait capté son attention, mais, aussitôt, il m’enjoignit de me taire. Le silence, au fur et à mesure qu’il s’installe, réveille la cacophonie des bruits les moins perceptibles : j’entendis d’abord les lamentations du vent, puis les craquements arthritiques des murs et du plancher.

Je retins ma respiration, mais mon cœur palpita avec une intensité redoublée. Après un moment, son battement sembla même s’être dédoublé, mais je réalisai que j’entendais aussi le cœur du docteur. Je sentis ma gorge se nouer.

Jamais le tonnerre ne retentit aussi puissamment que le faible toussotement que j’échappai au milieu du silence attentif. Le docteur hurla de frayeur. Effrayé à mon tour, je hurlai aussi. Nous étouffâmes un rire nerveux, puis le silence s’installa à nouveau.

Je me redressai sur mon matelas, tendis le cou et partageai mon regard entre les deux fenêtres de ma chambre. Le clair de lune ne me permettait pas de distinguer la pénombre de l’obscurité. L’illusion d’un mouvement me ramena soudain à la première fenêtre. Je déployai toute mon attention.

Après plusieurs minutes, je surpris un tapotement discret sur le toit. Je portai mon regard sur le plafond, puis croisai celui du docteur, qui acquiesça. Le tapotement devint un martèlement, puis le martèlement, un piétinement. Le plus horrible, c’est que ces bruits ne provenaient pas seulement du toit, mais également des chambres adjacentes. Ces choses, dont je ne peux encore soupçonner l’apparence, envahissaient ma maison. Sans un mot, le docteur poussa ma commode contre la porte.

En quelques secondes, ma chambre adopta sa disposition actuelle. Sous le joug de l’effroi, j’indiquai à l’étranger où trouver mon fusil de chasse. Depuis, nous attendons que l’indicible se manifeste. Nous attendons depuis des heures. L’attente accentue la peur.

J’écris pour distraire mon esprit de cette menace imminente, mais encore inavérée. Advenant le cas où les enquêteurs ne retrouveraient pas le testament que je garde sur moi, je les invite à contacter monsieur Philips, qui leur en remettra une copie.

Je n’espère pas sortir vivant de cette chambre. À l’extérieur, nous devinons les portes qui claquent, le crépitement de milliers de pattes, les grondements de monstres gigantesques.

Le docteur n’a toujours rien fait pour soulager mes souffrances. Cet étranger, fut-il docteur, ne m’inspire pas moins de craintes que les créatures qu’il a amenées avec lui, que lui seul a vues et qui n’auront finalement été qu’une histoire et beaucoup de bruit.

L’étranger contemple mon fusil de chasse, l’observe sous tous ses angles, manipule les munitions et serre les dents.

Rien ne va faire irruption dans ma chambre.


Château de sable

Les arbres dansaient bien malgré eux, pantins frêles et décharnés parmi les craquements saccadés de leur agonie. Je fermais les yeux chaque fois que le vent arrachait et fracassait leurs membres. Aveugle, je traversai l’effritement de la cité de bois. Mes mains ne parvenaient pas à étouffer les détonations de son anéantissement. Bientôt, un murmure succéda au vacarme. Immobile, j’écoutai les effleurements du sable en suspension dans l’air. Tout ce qu’anéantit le temps devient sable. Sur ma peau, le néant déposa un fin linceul : je discernai la caresse de chaque grain. Le poudroiement du Soleil fermait l’infini par accumulation. J’eus beau aiguiser mon regard, jamais il ne rencontra le fil acéré de l’horizon. Je plissai les yeux pour les préserver de la lumière et du sable. J’inspirai, m'étouffai, puis recrachai une salive boueuse. Autant que possible, je retiendrais ma respiration.

Le vent souffla à nouveau. Je marchai contre cet unique repère. À l’inverse d’une comète, je traînai le vide derrière moi. Au bout d’un temps, le sable acquit une texture grumeleuse. L’air, aussi, se chargea d’humidité. Le goût du sel inonda ma bouche. Au loin, je devinai la mer. Le désert accéléra davantage sa chute que je n’accélérais ma course. La plage m’emboîtait le pas. Le vent creusait des crêtes et des dunes, pareilles à des vagues. Ultimement, la plage l’emporta sur la mer, puis redevint désert.

Je trouvai l’épave d’une vieille cabane en bois, à demi ensevelie. J’hésitai, puis résolus de m’y réfugier. La poignée s’effrita dans ma main. La porte elle-même s’effondra. Les murs s’émiettèrent et le toit s’affaissa telle une avalanche de sable. Comme la forêt avant elle, la cabane fut réduite à néant.

Je cherchai à déterrer les débris, les fragments, les décombres de la cabane, de l’océan, de la forêt. Ceux que rencontrèrent mes mains s’anéantirent entre mes doigts. Depuis l’œil de la tempête, j’observai le ciel déverser ses torrents de désert, comme si lui-même était devenu sable. Je ne pus réprimer un cri, auquel la tempête répondit par mille échos.

Soudain, un fracas retentit qui couvrit tous les bruits. Autour de moi, des pans de sable s’écroulèrent et dévoilèrent une tour de verre, encore fumante, durcie par le vent. Sans doute la foudre s’abattit à nouveau, car un palais entier émergea ainsi du désert. Érigé à même le néant, ce château résisterait au temps. Voilà, du moins, ce que je croyais à l’époque.


Combustion écrite

Je suis le miroir, sans cadre et sans reflet, où s’anéantissent les constellations. À ma surface, une vie dans laquelle je ne suis pas, dans laquelle un autre miroir placera mon reflet.

Longtemps, j’ai cherché un miroir. Je ne trouvais que sable et métaux. Je ne savais en faire que désespoir, alors je devins chasseur d’étoiles : remplir mon néant de lumière et ainsi, peut-être, le faire disparaître.

Je sais aujourd’hui que mon néant n’est pas un vide à combler. Perdus sont les bonheurs dont je l’ai rempli. En vérité, il n’y a de plénitude qu’à travers le reflet de l’être sur l’être.

Longtemps, j’ai cherché un miroir. J’ai traversé le désert. De l’autre côté, j’ai trouvé l’océan. Je ne me suis pas reconnu. Alors j’ai traversé l’océan.

Abîmé dans le sable d’un nouveau désert, je déployai mon aile unique. Pénétrée de ténèbres, elle s’enflamma soudain, vacillante mais incendiaire. C’est ainsi que j’acquis la nécessité de l’art.

Désormais, je fais resplendir l’écho de la plume de cendre. Le sable et les métaux deviendront miroir. Ensemble, nous offrirons aux étoiles une trajectoire infinie…

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